Le pre­mier tour

Résu­mons les ensei­gne­ments à tirer du pre­mier tour des pré­si­den­tiel­les.

1. Échec de la gau­che

Cet échec se mani­feste d’abord par l’échec de Benoît Hamon. Mal­gré une cam­pa­gne cou­ra­geuse, il n’a pas réussi à con­tre­car­rer trois ten­dan­ces lour­des : le dis­cré­dit du Parti Socia­liste dû à l’échec de la poli­ti­que menée par Fran­çois Hol­lande, le vote “utile” en faveur de Jean-Luc Mélen­chon et le man­que de sou­tien de son Parti, de nom­breux socia­lis­tes ayant sou­tenu Emma­nuel Macron.

Il se mani­feste éga­le­ment par l’échec de JLM (Jean-Luc Mélen­chon) qui arrive qua­trième mal­gré une excel­lente cam­pa­gne et le béné­fice de nom­breu­ses voix pro­ve­nant de l’élec­to­rat socia­liste séduit par le fameux vote “utile”.

Comme je l’ai déjà expli­qué ici, cet échec s’expli­que par le choix d’une mau­vaise stra­té­gie et d’un mau­vais pro­gramme. La “radi­ca­li­sa­tion” était satis­fai­sante pour l’ego du can­di­dat et per­met­tait de mobi­li­ser dans l’enthou­si­sasme mais elle menait à l’échec.

2. Echec rela­tif de la Droite

Cer­tes, Fran­çois Fillon arrive troi­sième mais compte tenu de sa situa­tion judi­ciaire et du pro­gramme “radi­cal” qu’il avait choisi, cet échec est très rela­tif. Le résul­tat de Fran­çois Fillon est un signe parmi d’autres du glis­se­ment vers la droite de l’opi­nion que les affai­res n’affec­tent que peu.

4. Suc­cès de l’extrême droite.

Il s’expli­que par la qua­lité de la cam­pa­gne menée et l’intel­li­gence poli­ti­que de la can­di­date. Marine Le Pen a réussi la “dédia­bo­li­sa­tion” de son parti et elle a su com­bi­ner dans son pro­gramme des élé­ments qui sédui­sent son élec­to­rat tra­di­tion­nel (pro­po­si­tions sécu­ri­tai­res, cri­ti­ques du sys­tème, immi­grés boucs émis­sai­res) et des élé­ments aptes à séduire les plus pau­vres (pro­tec­tion­nisme, sor­tie de l’Europe, aug­men­ta­tion impor­tante du pou­voir d’achat,…) que l’on retrouve par­tiel­le­ment dans le pro­gramme de la France Insou­mise.

Mais son suc­cès s’expli­que aussi, pour une large part, par l’inca­pa­cité où a été la gau­che d’incar­ner un chan­ge­ment cré­di­ble apte à amé­lio­rer le sort des plus fra­gi­les, à réduire les iné­ga­li­tés socia­les et à pro­mou­voir un autre modèle de société.

Si Marine Le Pen a perdu le débat du 3 mai au cours duquel sa vraie nature est appa­rue, on aurait tort de ne pas pren­dre au sérieux ses sco­res et de ne pas en tirer, à gau­che, de rapi­des con­clu­sions.

5. Suc­cès du cen­tre droit

C’est là, me sem­ble-t-il qu’il faut pla­cer Emma­nuel Macron même s’il faut pren­dre en compte la spé­ci­fi­cité de son mou­ve­ment. Il serait dérai­son­na­ble de ne pas saluer la réus­site de sa cam­pa­gne et plus géné­ra­le­ment la per­for­mance remar­qua­ble qu’il a accom­plie en une année. Il serait éga­le­ment absurde (bien que ten­tant pour beau­coup à gau­che) de nier les aspects posi­tifs de son pro­gramme (des moyens pro­mis pour l’école au chô­mage alloué à tous en pas­sant par la lutte con­tre l’isla­misme radi­cal) mais sa vision basée plus sur l’ini­tia­tive indi­vi­duelle que sur la soli­da­rité devrait rapi­de­ment accroî­tre les iné­ga­li­tés socia­les. Je pense que son action ne modi­fiera qu’à la marge la lente réduc­tion du chô­mage à laquelle nous allons pro­ba­ble­ment assis­ter et per­met­tra aux déten­teurs de capi­taux d’accroî­tre leurs béné­fi­ces au détri­ment des tra­vailleurs.

6. Le score des deux can­di­dats ouver­te­ment trots­kis­tes

Il me parait tou­jours incom­pré­hen­si­ble tant leurs pro­po­si­tions -quand elles exis­tent- me parais­sent con­trai­res à l’amé­lio­ra­tion des con­di­tions de vie de nos con­ci­toyens en ren­voyant à des lut­tes socia­les fan­tas­mées les chan­ge­ments réels espé­rés par beau­coup.

Les ten­dan­ces lour­des

Le pre­mier tour des pré­si­den­tiel­les con­firme les ten­dan­ces déjà obser­vées lors des élec­tions pré­cé­den­tes.

Le dépla­ce­ment lent mais con­tinu du cen­tre de la vie poli­ti­que fran­çaise vers la droite. Le fait nou­veau, que mani­feste la “France Insou­mise”, est l’inca­pa­cité de beau­coup de mili­tants et de res­pon­sa­bles de gau­che de pen­ser ce dépla­ce­ment et d’en tirer des con­clu­sions, qu’il s’agisse du pro­gramme ou des métho­des.

Le pro­grès de l’extrême droite et en par­ti­cu­lier le pro­grès d’un vote de con­vic­tion pour le Front Natio­nal même si beau­coup de ses élec­teurs votent FN pour lan­cer un aver­tis­se­ment ou en “déses­poir de cause”.

Le rela­tif suc­cès sans pers­pec­ti­ves d’une gau­che radi­cale mais tra­ver­sée de pro­fon­des con­tra­dic­tions. Le plus sur­pre­nant est le nom­bre de mili­tants qui ont cru qu’un suc­cès de JLM et de ses idées était pos­si­ble et sur­tout que lui même ait cru en sa vic­toire.

Cer­tes, sa qua­li­fi­ca­tion pour le second tour était pos­si­ble et même en cer­tai­nes cir­cons­tan­ces excep­tion­nel­les, son élec­tion, mais l’appli­ca­tion de son pro­gramme était stric­te­ment impos­si­ble si l’on veut bien voir la France et les fran­çais tels qu’ils sont, ce que refu­sent de plus en plus de mili­tants et de res­pon­sa­bles poli­ti­ques. (il y a par exem­ple moins de 30 % de fran­çais, même en agré­geant des fran­çais d’extrême gau­che et d’extrême droite, qui sou­hai­tent sor­tir de l’Europe).

Ce qui m’a le plus étonné et attristé dans ces pré­si­den­tiel­les c’est le man­que de luci­dité de JLM. Je crois qu’il a sin­cè­re­ment pensé qu’il pou­vait gagner et appli­quer son pro­gramme. Cer­tes, on ne vit pas sans con­sé­quen­ces pen­dant des dizai­nes d’années en ne fai­sant que de la poli­ti­que mais tout de même…

Le rejet des par­tis poli­ti­ques ‘tra­di­tion­nels” qui s’est tra­duit par l’échec au pre­mier tour des Répu­bli­cains et du Parti Socia­liste mais aussi par la quasi dis­pa­ri­tion du Parti Com­mu­niste et des éco­lo­gis­tes du débat public. Ce rejet a per­mis l’émer­gence de deux for­ces aty­pi­ques En Mar­che ! et la France Insou­mise. L’ave­nir de ces deux for­ces est incer­tain mais l’impor­tance de leur émer­gence ne peut être niée.

L’ave­nir

Les ani­ma­teurs de la France Insou­mise qui n’est, rap­pe­lons-le, ni un parti démo­cra­ti­que, ni un Front d’orga­ni­sa­tions, vont essayer, je le com­prends, de con­ver­tir leur suc­cès élec­to­ral du pre­mier tour en un suc­cès aux légis­la­ti­ves. Si c’est, comme je le crains, sur le même pro­gramme et avec la même stra­té­gie (anti-com­mu­nisme, sec­ta­risme, oppo­si­tion à l’Europe,…) cet essai ne per­met­tra de met­tre en place qu’une oppo­si­tion peu utile qui per­dra d’ailleurs dès sa créa­tion de son ampleur.

La France Insou­mise, je dési­gne par ce terme l’ensem­ble des élec­teurs de JLM, est un bloc hété­ro­gène dont le veux dire quel­ques mots.

Les com­mu­nis­tes for­ment en son sein une force signi­fi­ca­tive vio­lem­ment et injus­te­ment atta­quée par le ras­sem­ble­ment qu’ils ont pour­tant loya­le­ment sou­tenu puis­que par exem­ple les 10 dépu­tés com­mu­nis­tes sor­tants se voient oppo­ser des can­di­dats label­li­sés France Insou­mise. JLM pour­suit ainsi le rêve (que je n’ai jamais par­tagé) de Fran­çois Mit­ter­rand d’affai­blis­se­ment du Parti Com­mu­niste.

J’apprends ce jour (5 mai) que la France Insou­mise a annoncé vou­loir por­ter plainte con­tre les com­mu­nis­tes qui uti­li­sent la photo de Jean-Luc Mélen­chon et tous les élé­ments gra­phi­ques appar­te­nant à la France Insou­mise sur le maté­riel de cam­pa­gne des légis­la­ti­ves, c’est dire l’agres­si­vité des par­ti­sans de JLM à l’égard de leurs alliés !

Beau­coup de com­mu­nis­tes ne par­ta­gent pas l’inté­gra­lité du pro­gramme de la France Insou­mise et beau­coup n’ont voté que “par défaut” pour Jean-Luc Mélen­chon. Ils ont d’ailleurs un parti qu’ils n’envi­sa­gent pas de quit­ter et ils ont des sym­pa­ti­sants qui ont voté comme eux.

Beau­coup d’élec­teurs qui appar­tien­nent à l’élec­to­rat socia­liste tra­di­tion­nel ont voté pour Jean-Luc Mélen­chon parce que la vic­toire de Benoît Hamon leur parais­sait impos­si­ble et qu’ils vou­laient voter “utile”.

Enfin, envi­ron 15 % des élec­teurs de Jean-Luc Mélen­chon au pre­mier tour vote­ront pour Marine Le Pen au second, des élec­teurs de gau­che un peu par­ti­cu­liers…

La plu­part des élec­teurs de JLM ont cru à leur vic­toire, empor­tés par l’élo­quence de leur lea­der, ils ont éprouvé une vive décep­tion que je ne par­tage pas mais que je com­prends et res­pecte. Beau­coup com­pren­dront dans le semai­nes qui vien­nent que le talent de leur guide n’était pas une garan­tie non seu­le­ment de réus­site mais même de per­ti­nence dans la lutte.

L’enjeu de la période qui s’ouvre est la créa­tion d’une oppo­si­tion cré­di­ble et démo­cra­ti­que qui puisse peser sur les choix qui seront effec­tués par le futur gou­ver­ne­ment.

Le ras­sem­ble­ment qui s’est opéré autour de Benoît Hamon peut-il être à l’ori­gine de ce néces­saire ras­sem­ble­ment ? Peut-il être ini­tié par le Parti Com­mu­niste ? C’est dif­fi­cile à dire aujourd’hui mais je sou­haite une évo­lu­tion de ce type.

C’est bien à une recom­po­si­tion du pay­sage poli­ti­que à laquelle nous allons assis­ter et à laquelle nous devons par­ti­ci­per.

Avant le second tour

Je fais par­tie de ceux qui ne met­tront jamais un signe d’éga­lité entre un can­di­dat répu­bli­cain et une can­di­date qui ne l’est pas. Je vote­rai sans hési­ta­tion pour Emma­nuel Macron et je con­damne fer­me­ment l’atti­tude de Jean-Luc Mélen­chon et de ses amis qui n’ont pas sou­haité indi­quer quel serait leur vote au second tour. Cette atti­tude est encore plus incom­pré­hen­si­ble depuis le débat du 3 mai.

Il s’agit donc d’abord de pré­ser­ver les con­di­tions du débat démo­cra­ti­que tout en pre­nant acte des résul­tats du pre­mier tour.

J’ajoute que la com­pa­rai­son des pro­gram­mes va dans le même sens tant les pro­po­si­tions de Marine Le Pen sur l’immi­gra­tion, la mon­naie, l’Europe ou la lutte con­tre l’isla­misme radi­cal sont à l’opposé de mes con­vic­tions.

JLM qui a tant admiré et aidé Fran­çois Mit­ter­rand et qui n’est sorti du Parti Socia­liste qu’une dizaine d’années après moi aurait pu se sou­ve­nir de la leçon de ras­sem­ble­ment et de réa­lisme qu’a tou­jours don­née le vain­queur de 1981.

Je con­si­dère le lea­der de la France Insou­mise comme dis­qua­li­fié pour les com­bats futurs mais je sais aussi que beau­coup de ses élec­teurs ne par­ta­gent pas ses erre­ments et vote­ront pour Emma­nuel Macron, non cer­tes par con­vic­tion, mais par réflexe répu­bli­cain pour ne pas pré­ci­pi­ter la France dans l’aven­ture dan­ge­reuse qu’ini­tie­rait l’élec­tion de Marine Le Pen.

Avec eux, je vote­rai pour Emma­nuel Macron.