Elève de Ter­mi­nale, j’avais pris le ris­que de rater mon bac et je par­ti­ci­pais au “mou­ve­ment”. Nous dis­cu­tions beau­coup, nous écri­vions un peu. J’étais le Rédac­teur en chef de l’éphé­mère jour­nal du Lycée. Nous mani­fes­tions beau­coup, géné­ra­le­ment près du lycée, loin du quar­tier Latin, atti­rant mais dan­ge­reux.

Je me sou­viens d’un ins­tant pré­cis, un ins­tant de gène, de per­plexité puis de déci­sion.

Nous étions dans la rue de Tur­bigo et nous par­tions mani­fes­ter, escor­tés de poli­ciers qui ne fai­saient que blo­quer la cir­cu­la­tion pour que nous fran­chis­sions les car­re­fours sans dan­ger.

Notre petit cor­tège s’est ébranlé et le slo­gan, encore bien connu aujourd’hui, s’est élevé avec force : “CRSS-SS ! CRS-SS !…”.

J’ai essayé… Je n’ai pas crié mais je l’ai pro­noncé une fois, j’ai recom­mencé et ça s’est coincé dans ma gorge. Je me suis tu et j’ai décidé que je ne crie­rai jamais ce slo­gan. Je m’y suis tenu depuis et ne l’ai jamais regretté.

Pour­quoi cette déci­sion ?

D’abord parce que dans son assi­mi­la­tion igno­ble des poli­ciers de la Répu­bli­que avec les affi­dés d’Hit­ler, ce slo­gan était tout sim­ple­ment mons­trueu­se­ment injuste. Je n’étais pas bon en His­toire mais grâce à mes parents, je savais ce qu’avaient été la guerre, le nazisme, les SS. J’avais com­pris la dif­fé­rence même si nous avons eu dans ce mois de mai de nom­breux bles­sés…

Ensuite parce que tout excès en poli­ti­que, tout fana­tisme, se paie en audience, en gain d’effi­ca­cité… je savais déjà à l’épo­que qu’avec un tel slo­gan, nous nous met­tions à dos une grande majo­rité de cette France réelle qui peu après devait don­ner aux gaul­lis­tes une for­mi­da­ble majo­rité.

Le temps a passé, j’ai dénoncé des bavu­res poli­ciè­res, j’ai mani­festé le soir de la mort de Malik Ous­se­kine, j’ai milité à la ligue des Droits de l’Homme pour l’affi­chage de la Décla­ra­tion des Droits de l’Homme dans les com­mis­sa­riats, j’ai été pro­fes­seur en école mili­taire et j’ai formé des poli­ciers de la Police Judi­ciaire… Mais au fond j’ai aujourd’hui la même atti­tude envers la police qu’il y a 48 ans.

Je con­damne les bavu­res, les déra­pa­ges, les excès, les fau­tes… Les poli­ciers en com­met­tent comme tous les hom­mes. Il y a de mau­vais poli­ciers comme il y a de mau­vais pro­fes­seurs, de mau­vais plom­biers et de mau­vais employés de la SNCF mais je ne mets pas en cause l’ensem­ble de la Police et encore moins la néces­sité d’une police démo­cra­ti­que.

Il m’arrive aussi de pen­ser que le pou­voir poli­ti­que n’emploie pas la police comme il le fau­drait. Il en porte alors la res­pon­sa­bi­lité.

J’ai voulu rap­pe­ler cette loin­taine anec­dote parce qu’un débat se déve­loppe aujourd’hui sur le rôle et l’action de la police. Une affi­che indi­gne a été publiée par la CGT. Cer­tains mili­tants refu­sent de con­dam­ner clai­re­ment les délin­quants qui vien­nent affron­ter les for­ces de l’ordre et même récem­ment les ser­vi­ces d’ordre syn­di­caux…

Je veux rap­pe­ler que la Police effec­tue dans l’ensem­ble son tra­vail cor­rec­te­ment et con­for­mé­ment à la loi. Elle le fait sous le con­trôle de la Jus­tice. On parle tou­jours de ce qui ne mar­che pas mais com­bien de con­trô­les d’iden­tité, d’arres­ta­tions, d’inter­ven­tions en tous gen­res ont lieu cha­que heure de cha­que jour sans aucun pro­blème et au béné­fice de l’ensem­ble de la popu­la­tion ?

Cha­que faute doit être sanc­tion­née comme cela va être le cas pour ce poli­cier qui a frappé sans aucune jus­ti­fi­ca­tion un lycéen mais je veux dire aussi que la Police effec­tue actuel­le­ment en rai­son de la menace jiha­diste un tra­vail con­si­dé­ra­ble et épui­sant pour nous pro­té­ger. Je com­prends la las­si­tude des fonc­tion­nai­res de police et le sen­ti­ment d’injus­tice qu’ils éprou­vent devant cer­tains dis­cours.

Je veux rap­pe­ler que de nom­breux poli­ciers ont été bles­sés ces jours der­niers par des jeu­nes qui vien­nent avec la volonté déli­bére d’affron­ter la police.

Je suis atta­ché à la liberté de mani­fes­ter mais je veux faire remar­quer, en par­ti­cu­lier à ceux qui disent que le gou­ver­ne­ment mène la poli­ti­que de la droite, qu’aucune mani­fes­ta­tion syn­di­cale n’a été inter­dite et que les réu­nions de “Nuit Debout” se tien­nent depuis des semai­nes alors même que nous som­mes en état d’urgence. Je m’en féli­cite mais je sais que la droite ne l’aurait pas toléré…

On peut cri­ti­quer le gou­ver­ne­ment (je n’approuve pas sa poli­ti­que) mais crier à la répres­sion poli­cière me paraît injuste et sou­te­nir plus ou moins expli­ci­te­ment les jeu­nes qui “cas­sent du flic” est tout à la fois une injus­tice et une erreur poli­ti­que car c’est se sépa­rer de la majo­rité des fran­çais qui sont cer­tes déçus du “hol­lan­disme” mais qui sou­hai­tent la mise hors d’état de nuire des cas­seurs.

On ne chan­gera pas de poli­ti­que en cas­sant ou en tuant mais en défen­dant des idées, en bâtis­sant un pro­gramme, en cons­trui­sant un espoir…

On peut aussi dis­cu­ter les métho­des d’inter­ven­tion de la Police, de la doc­trine d’emploi des per­son­nels mais tout ce qui res­sem­ble à une mise en cause glo­bale de la police, tout ce qui encou­rage à la vio­lence gra­tuite (mais coû­teuse) doit être com­battu. Quand quel­ques jeu­nes crient leur détes­ta­tion de la police, ils ne font que mon­trer leur éloi­gne­ment du peu­ple.

Au fil des années, j’ai vu la gau­che se rap­pro­cher de l’armée et de la Police, j’ai appré­cié le tra­vail d’hom­mes comme Char­les Hernu ou Pierre Joxe. Ce serait un grand retour en arrière que de jus­ti­fier la gué­rilla urbaine mais ce serait sur­tout aider le libé­ra­lisme à impo­ser sa loi.

Je viens d’appren­dre que des mena­ces ont été pro­fé­rées con­tre les socia­lis­tes de Cor­beil-Esson­nes et con­tre leur per­ma­nence. Je leur exprime bien entendu ma soli­da­rité.

On ne chan­gera pas le monde, et en par­ti­cu­lier la poli­ti­que de la France en sac­ca­geant des locaux ou en s’en pre­nant à des mili­tants. La démo­cra­tie exige de con­vain­cre la majo­rité de nos con­ci­toyens. C’est plus dif­fi­cile mais c’est la seule atti­tude utile.

Dans cette néces­saire con­dam­na­tion de la vio­lence mino­ri­taire, cer­tains mili­tants de gau­che ont eu ces der­niers jours des décla­ra­tions ambigües voire inac­cep­ta­bles.

La pente de la déma­go­gie et de l’extré­misme qu’il ont choi­sie ne con­duit qu’au triom­phe des enne­mis de la Répu­bli­que.