Les faits

L’équipe de Caen a donné un arti­cle à la revue Food and Che­mi­cal Toxi­co­logy dans laquelle elle rend compte d’une expé­rience menée pen­dant deux ans.

Elle a con­sisté à nour­rir 200 rats soit avec du maïs nor­mal, soit du maïs géné­ti­que­ment modi­fié de la mul­ti­na­tio­nale Mon­santo. La mani­pu­la­tion géné­ti­que uti­li­sée a pour objec­tif de ren­dre le maïs résis­tant à l’her­bi­cide Roun­dup. Le bilan de l’expé­rience est par­ti­cu­liè­re­ment inquié­tant. Après deux ans, les cher­cheurs indi­quent que les femel­les nour­ries avec des OGM sont beau­coup plus tou­chées par des tumeurs mam­mai­res que cel­les qui n’en ont pas mangé (de 50 et 80% d’une part con­tre 30% d’autre part). Des lésions réna­les et hépa­ti­ques ont été trou­vées à l’autop­sie et les ana­ly­ses ont mon­tré un désé­qui­li­bre des hor­mo­nes sexuel­les.

J’ai d’emblée été scep­ti­que quand j’ai appris la nou­velle pour trois rai­sons.

D’une part, les résul­tats m’ont sem­blé impro­ba­bles tant ils sont spec­ta­cu­lai­res. Il est tout à fait pos­si­ble que cer­tains OGM soient dan­ge­reux mais qu’ils le soient à ce point et qu’on ne s’en soit pas rendu compte me sem­blait très peu vrai­sem­bla­ble.

D’autre part, la publi­ca­tion s’accom­pa­gnait d’une cam­pa­gne média­ti­que qui n’est pas dans la tra­di­tion scien­ti­fi­que. Un docu­men­taire et un livre ont accom­pa­gné le véri­ta­ble plan média mis en place.

Le pro­fes­seur Séra­lini, connu pour être un mili­tant anti-OGM, n’a pas agi seu­le­ment en scien­ti­fi­que (qu’il est réel­le­ment) mais aussi en tant que mili­tant.

Le Nou­vel Obser­va­teur a fait sa une de cette étude, titrant “Oui, les orga­nis­mes géné­ti­que­ment modi­fiés sont des poi­sons”. Même en sup­po­sant l’étude indis­cu­ta­ble, ce titre est inac­cep­ta­ble. L’étude ne porte que sur la toxi­cité d’un OGM sur les rats. Pour ven­dre et flat­ter son élec­to­rat éco­lo­giste, le Nou­vel Obser­va­teur a fait là une mau­vaise action.

J’ai néan­moins pris la ques­tion au sérieux et je me suis informé.

Les réac­tions

Des scien­ti­fi­ques du monde entier ont à l’heure actuelle donné leur avis, cer­tains ont tenu à lan­cer un appel dont je par­tage tota­le­ment la teneur.

Sauf pour ceux qui refu­sent l’appro­che scien­ti­fi­que, il est clair aujourd’hui que l’étude publiée souf­fre de défauts qui auraient dû, à tout le moins, entraî­ner une publi­ca­tion entou­rée de pré­cau­tions (choix de la race de test pour une étude lon­gue, taille des échan­tillons, rigueur sta­tis­ti­que,….

C’est avec per­ti­nence que l’appel pré­cité rap­pelle com­ment la décou­verte de neu­tri­nos supra­lu­mi­ni­ques a été annon­cée pour être ensuite démen­tie après la décou­verte d’une erreur de méthode.

Les auteurs de l’étude ont répondu aux cri­ti­ques, sou­te­nus à leur tour par d’autres cher­cheurs.

Il n’est à mon sens pas pos­si­ble de tran­cher défi­ni­ti­ve­ment sur le fond.

Les cri­ti­ques fai­tes à l’équipe du Pro­fes­seur Séra­lini me parais­sent sérieu­ses et cer­tai­nes sem­blent recon­nues par les auteurs mais il faut être clair. Il est d’une part pos­si­ble que les résul­tats soient mal­gré tout vala­bles, au moins en par­tie, et même si ce n’est pas le cas, l’inno­cuité du maïs étu­dié n’est pas prou­vée.

Les réac­tions poli­ti­ques ont été exces­si­ves et pas­sion­nel­les.

Quel­ques heu­res après la sor­tie de l’infor­ma­tion les minis­tres de la Santé, de l’Eco­lo­gie et de l’Agri­cul­ture publiaient ce com­mu­ni­qué de presse :

«Le Gou­ver­ne­ment a pris con­nais­sance des infor­ma­tions, ren­dues publi­ques aujourd’hui, sur l’étude menée par des cher­cheurs fran­çais, met­tant en cause l’inno­cuité à long terme du maïs trans­gé­ni­que NK 603 sur les rats. Les con­clu­sions de cette étude font l’objet d’une sai­sine immé­diate de l’Agence Natio­nale de Sécu­rité Sani­taire. Elles feront éga­le­ment l’objet d’une ana­lyse par le Haut Con­seil des Bio­tech­no­lo­gies. Elles seront éga­le­ment trans­mi­ses en urgence à l’Auto­rité Euro­péenne de Sécu­rité des Ali­ments.

En fonc­tion de l’avis de l’ANSES, le Gou­ver­ne­ment deman­dera aux auto­ri­tés euro­péen­nes de pren­dre tou­tes les mesu­res néces­sai­res en ter­mes de pro­tec­tion de la santé humaine et ani­male, mesu­res qui pour­ront aller jusqu’à sus­pen­dre en urgence l’auto­ri­sa­tion d’impor­ta­tion dans l’Union euro­péenne du mais NK 603, dans l’attente d’un réexa­men de ce pro­duit sur la base de métho­des d’éva­lua­tion ren­for­cées.

Cette étude sem­ble con­fir­mer l’insuf­fi­sance des étu­des toxi­co­lo­gi­ques exi­gées par la règle­men­ta­tion com­mu­nau­taire en matière d’auto­ri­sa­tion de mise sur le mar­ché de pro­duits trans­gé­ni­ques. Elle valide la posi­tion de pré­cau­tion prise par le Gou­ver­ne­ment fran­çais sur le mora­toire des cul­tu­res OGM. Le Gou­ver­ne­ment demande aux auto­ri­tés euro­péen­nes de ren­for­cer dans les meilleurs délais et de façon signi­fi­ca­tive l’éva­lua­tion des ris­ques sani­tai­res et envi­ron­ne­men­taux.»

Cette réac­tion était à l’évi­dence pré­ci­pi­tée, l’étude n’ayant pas pu être éva­luée par les ser­vi­ces de l’Etat.

Je n’évo­que pas ici les réac­tions très diver­ses qui se sont déver­sées sur le net. Elles ont géné­ra­le­ment man­qué de mesure et m’ont sem­blé la plu­part du temps faire preuve de peu de rigueur scien­ti­fi­que.

Que pen­ser ?

Je résu­me­rai mon opi­nion par les dix remar­ques sui­van­tes.

1. La pos­si­bi­lité de modi­fier géné­ti­que­ment des espè­ces cons­ti­tue un for­mi­da­ble pro­grès de la recher­che scien­ti­fi­que dont les appli­ca­tions seront béné­fi­ques à l’Huma­nité.

2. Dans le domaine par­ti­cu­lier des semen­ces, des société mul­ti­na­tio­na­les uti­li­sent les mani­pu­la­tions pour faire des pro­fits con­si­dé­ra­bles sans pren­dre les pré­cau­tions qui s’impo­sent pour pro­té­ger la santé publi­que.

3. Il est néces­saire que des étu­des toxi­co­lo­gi­ques sérieu­ses sur le long terme soient menées dans le strict res­pect de pro­to­co­les scien­ti­fi­ques vali­dées. Elles doi­vent être repro­dui­tes pour s’assu­rer de leur vali­dité. Le finan­ce­ment doit être public. On ne garan­tira pas la santé publi­que en oppo­sant des étu­des finan­cées par les anti-OGM (comme celle du Pro­fes­seur Séra­lini) à des étu­des finan­cées par Mon­santo !

4. La récente étude apporte peut-être des infor­ma­tions nou­vel­les sur la toxi­cité d’un OGM. Mais elle appa­raît dis­cu­ta­ble sur plu­sieurs points et ses auteurs le recon­nais­sent en par­tie. Il faut donc d’une part que la com­mu­nauté scien­ti­fi­que en ter­mine l’exa­men cri­ti­que et que de tou­tes façons des étu­des du même type por­tant sur la même durée soient entre­pri­ses (et donc finan­cées) au plus vite.

5. Dans l’attente de ces étu­des, tout doit être fait pour réduire et si pos­si­ble pour empê­cher la con­som­ma­tion de l’OGM en cause.

6. Cer­tains sont par prin­cipe oppo­sés aux OGM par un res­pect que je ne par­tage pas de la nature. Le cas échéant, un débat public devra avoir lieu sur cette ques­tion géné­rale.

7. La toxi­cité des OGM n’est pas une ques­tion de croyance mais de fait. Elle se démon­tre (ou pas) par l’expé­rience.

8. Le mélange entre acti­vité scien­ti­fi­que et mili­tan­tisme est dif­fi­cile à évi­ter mais il ne faci­lite pas la déci­sion des poli­ti­ques et l’éva­lua­tion citoyenne. A sup­posé que les résul­tats de l’étude soient con­fir­més, la manière dont elle a été ren­due publi­que aura retar­dée sa prise en compte. Je désap­prouve donc l’atti­tude du Pro­fes­seur Séra­lini.

9. Le trai­te­ment média­ti­que de cette affaire a mis en lumière une fois de plus la médio­crité scien­ti­fi­que de la plu­part des jour­na­lis­tes et d’une manière géné­rale le recul de la ratio­na­lité. C’est pour moi une ten­dance inquié­tante d’autant qu’elle s’accom­pa­gne d’une offen­sive de cer­tai­nes mino­ri­tés reli­gieu­ses et de la mise en cause de la laï­cité.

10. La seule con­clu­sion de l’étude qui vient d’être publiée et qui n’est con­tes­tée par per­sonne est que les rats vieux finis­sent par mou­rir et sou­vent de can­cer. Cette con­clu­sion est mal­heu­reu­se­ment trans­fé­ra­ble à l’homme…