1. La burqa est incom­pa­ti­ble avec la Répu­bli­que fran­çaise.

Les fran­çais sont très nom­breux à con­si­dé­rer que la burqa ne doit pas exis­ter en France. Je pense qu’ils ont rai­son. Son port me paraît incom­pa­ti­ble avec les valeurs de notre Répu­bli­que. Il s’agit d’abord de l’éga­lité entre les hom­mes et les fem­mes mais aussi d’une con­cep­tion du vivre ensem­ble dans laquelle nous pou­vons recon­naî­tre ceux et cel­les que nous ren­con­trons.

J’entends ceux qui expli­quent que c’est une liberté que de s’habiller comme on veut, mais tou­tes les liber­tés publi­ques ont des limi­tes pré­ci­sées par la loi. On a le droit de s’expri­mer mais pas d’inju­rier ou de dif­fa­mer. On a le droit d’aller et venir mais pas à l’inté­rieur d’une cen­trale nucléaire, ni même dans une zone où un crime vient d’être com­mis. L’inté­rêt géné­ral impose des limi­tes aux liber­tés indi­vi­duel­les.

J’entends aussi ceux qui s’éton­nent qu’on inter­dise le port de la burqa mais qu’on n’inter­dise pas des tenues indé­cen­tes. Ce n’est pas tout à fait exact. On ne peut se pro­me­ner nu et dans cer­tains lieux, en par­ti­cu­lier dans les éco­les, je pense qu’il est utile que des con­train­tes ves­ti­men­tai­res soient res­pec­tées.

2. Existe-t-il un ris­que de “stig­ma­ti­sa­tion” des musul­mans ?

Je pense que oui et c’est pour­quoi il est impor­tant de par­ti­ci­per au débat et de faire preuve de péda­go­gie.

Les per­son­nes qui con­nais­sent la reli­gion musul­mane nous disent que la burqa n’est en aucun cas une pres­crip­tion reli­gieuse. C’est impor­tant mais c’est un peu facile de s’en tenir là. Pour­quoi ne pas recon­naî­tre que les fem­mes qui la porte peu­vent don­ner à cette pra­ti­que une valeur reli­gieuse ? Les ques­tions reli­gieu­ses don­nent tou­jours lieu à des pro­blè­mes d’inter­pré­ta­tion qu’il n’appar­tient ni aux incroyants, ni au légis­la­teur de tran­cher. Il faut res­pec­ter la manière dont cer­tai­nes fem­mes con­si­dè­rent la burqa.

Je n’en tire pas argu­ment con­tre l’adop­tion d’une loi. Les reli­gions n’ont en effet pas à nous dic­ter ce que nous devons accep­ter ou non dans l’espace public parce que nous som­mes une Répu­bli­que laï­que et que nous savons que la laï­cité est un excel­lent moyen de vivre ensem­ble en paix comme l’expé­rience nous l’a mon­tré depuis plus d’un siè­cle.

Pour pren­dre un exem­ple, je ne recon­nais pas aux catho­li­ques, comme cer­tains essaient de le faire épi­so­di­que­ment, le droit de défi­nir ce qui est décent ou pas dans le domaine de l’image ou de la tenue. Cela ne signi­fie pas qu’il n’existe pas à un moment donné une défi­ni­tion de la décence mais cette défi­ni­tion revient au légis­la­teur et non aux reli­gions. Rap­pe­lons au pas­sage que la notion de blas­phème est par­fai­te­ment res­pec­ta­ble mais qu’elle ne con­cerne que les croyants. Elle n’a aucun sens dans un espace laïc.

Bref, même si le port de la burqa était une pres­crip­tion reli­gieuse, la réponse ne devrait pas être dif­fé­rente.

Pour tenir compte de ce qui pré­cède, Il est d’abord indis­pen­sa­ble que la loi soit géné­rale, L’obli­ga­tion de ne pas cacher son visage doit s’appli­quer à tout le monde. Aux fem­mes qui vou­draient por­ter la burqa comme aux jeu­nes qui appa­rais­sent par­fois avec une capu­che et un cache col qui ne lais­sent appa­raî­tre que leurs yeux. Nous devons dans le même temps par­ler aux musul­mans, leur dire que nous les res­pec­tons et qu’ils ne doi­vent pas se sen­tir visés par cette loi.

Nous serons cré­di­bles si dans le même temps nous lut­tons sérieu­se­ment con­tre les dis­cri­mi­na­tions dont ils sont indis­cu­ta­ble­ment les vic­ti­mes dans notre société.

3. Valeurs uni­ver­sel­les ou rela­ti­visme cul­tu­rel ?

Je me demande si au fond, la ques­tion de la burqa ne ren­voie pas à une ques­tion plus géné­rale. Existe-t-il un pro­grès de la civi­li­sa­tion qui se tra­duit par la pro­mo­tion de valeurs uni­ver­sel­les ? Il y a un siè­cle, la réponse était évi­dente. La civi­li­sa­tion occi­den­tale était supé­rieure aux autres et devait impo­ser ses con­cep­tions grâce à la colo­ni­sa­tion qui appor­tait aux “sau­va­ges” le pro­grès et la vérité. On sait rôle que joua l’Eglise catho­li­que dans cette affaire…

Ce fut un pro­grès con­si­dé­ra­ble que d’aban­don­ner cette con­cep­tion du monde. La déco­lo­ni­sa­tion reste un des évé­ne­ments les plus posi­tifs de l’his­toire du der­nier siè­cle et l’évo­lu­tion du regard porté sur les dif­fé­ren­tes cul­tu­res est éga­le­ment por­teur d’espé­rance.

L’idée s’est en effet peu à peu répandu que tou­tes les cul­tu­res sont éga­le­ment res­pec­ta­bles de même que tous les hom­mes doi­vent être con­si­dé­rés avec une égale dignité. Avec ses insuf­fi­san­ces, l’Orga­ni­sa­tion des Nations Unies témoi­gne avec ses agen­ces des pro­grès réa­li­sés. Dans le même temps les scien­ces humai­nes se sont pro­gres­si­ve­ment déga­gées des pré­ju­gés d’antan. Les arts se sont éga­le­ment ouverts à un utile mul­ti­cul­tu­ra­lisme.

Dans le domaine des idées et de la poli­ti­que, ce mou­ve­ment très posi­tif, s’est tra­duit en cer­tains lieux et en cer­tai­nes occa­sion par un excès con­traire que je j’appel­le­rai rela­ti­visme cul­tu­rel. Il est tout à fait nor­mal qu’un anthro­po­lo­gue ou un socio­lo­gue ne porte pas de juge­ment sur les rites qu’il observe mais le mili­tant poli­ti­que ou même le sim­ple citoyen n’est pas tenu à la même réserve.

C’est une chose que de com­pren­dre le rôle des muti­la­tions fémi­ni­nes dans une civi­li­sa­tion don­née ou la struc­ture patriar­cale des famil­les d’un peu­ple. C’en est une autre que de jus­ti­fier ce qui est par ce qui fut. Recon­nais­sons que pour des rai­sons diver­ses (oppor­tu­nisme, peur com­pré­hen­si­ble d’adop­ter une atti­tude néo-colo­nia­liste, refus de s’enga­ger sur des valeurs vala­bles par­tout,…) une par­tie de la gau­che a som­bré dans le rela­ti­visme cul­tu­rel.

Je com­bats cette atti­tude et je pense qu’il est sou­hai­ta­ble que nous pré­sen­tions cer­tai­nes valeurs comme uni­ver­sel­les même si leur choix est dif­fi­cile.

Pre­nons trois exem­ples.

Je con­si­dère non seu­le­ment qu’il est heu­reux que les muti­la­tions rituel­les soient inter­di­tes dans mon pays mais que leur dis­pa­ri­tion cons­ti­tue un objec­tif pour l’ensem­ble de l’huma­nité.

Je con­si­dère non seu­le­ment qu’il est heu­reux que la démo­cra­tie règne en France mais que la dis­pa­ri­tion des dic­ta­tu­res cons­ti­tue un objec­tif pour l’ensem­ble de l’huma­nité.

Je con­si­dère non seu­le­ment qu’il est heu­reux que l’éga­lité entre les hom­mes et les fem­mes de mon pays soient recon­nue (même s’il y a encore beau­coup à faire pour qu’elle s’ins­crive dans les faits) mais je con­si­dère que le res­pect de cette éga­lité cons­ti­tue un objec­tif pour l’ensem­ble de l’huma­nité.

J’ai cons­cience du carac­tère arro­gant (et intel­lec­tuel­le­ment ris­qué) que peut peut sem­bler revê­tir cette atti­tude mais elle cor­res­pond à l’idée que je me fait de l’huma­nité. Il est bien sûr néces­saire, et c’est le plus dif­fi­cile, de ne pas faire pas­ser pour des valeurs uni­ver­sel­les, cel­les qui ne sont que cel­les, par exem­ple, de l’occi­dent chré­tien. Cela demande un effort cri­ti­que per­ma­nent. Le fait que je ne sois pas chré­tien m’aide sans doute… J’ajoute que pro­mou­voir des valeurs ne veut pas dire les impo­ser. L’his­toire ensei­gne d’ailleurs que la démo­cra­tie ne s’impose pas par les armes.

Rap­pe­lons enfin que les valeurs dont il est ques­tion au sujet de la burqa (éga­lité homme-femme et vivre ensem­ble basé sur la recon­nais­sance des autres et le dia­lo­gue avec eux) sont par­ta­gées par des cen­tai­nes de mil­lions d’hom­mes et de fem­mes dans le monde entier de tou­tes cul­tu­res.

4. L’argu­ment du nom­bre.

Cer­tains ont avancé l’argu­ment du nom­bre. Est-il rai­son­na­ble de faire une loi alors que le nom­bre de fem­mes qui por­tent la burqa est fai­ble ? D’une part le nom­bre de fem­mes con­cer­nées même si il est effec­ti­ve­ment très fai­ble est en aug­men­ta­tion; le phé­no­mène n’exis­tait pas il y a quel­ques années. D’autre part le fai­ble nom­bre de fem­mes con­cer­nées me sem­ble aller dans le sens de l’adop­tion de la loi. Elle ne posera pas de gros pro­blème d’appli­ca­tion puis­que le nom­bre de cas est réduit et d’autre part elle empê­chera le pro­blème de pren­dre plus d’impor­tance.

Je pense qu’une loi approu­vée à la quasi una­ni­mité aurait un effet rapide et impor­tant. La plu­part des fem­mes qui por­tent volon­tai­re­ment la burqa y renon­ce­ront immé­dia­te­ment et sur­tout les hom­mes qui l’auraient imposé à leur femme renon­ce­ront à cette ten­ta­tion.

Sou­ve­nons nous de ce qui s’est passé pour le voile à l’école. Cer­tains crai­gnaient que la loi pro­vo­que de nom­breux affron­te­ments et entraine de nom­breux départs de jeu­nes filles de l’école publi­que. Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Il n’y a plus de pro­blème dans les éco­les et le nom­bre de départs de l’école publi­que est très fai­ble. Par con­tre des dizai­nes de mil­liers de jeu­nes filles ont été pro­té­gées par la loi d’une con­trainte que leur famille leur aurait impo­sée. Cette loi est une vraie réus­site que nous devons gar­der à l’esprit.

5. Une affaire poli­ti­que.

La dif­fi­culté du débat actuel vient évi­dem­ment du con­texte poli­ti­que. Cer­tains res­pon­sa­bles poli­ti­ques sont sans doute sin­cè­res quand ils inter­vien­nent sur la burqa mais d’autres ont beau­coup d’arrière-pen­sées.

La droite veux satis­faire ses trou­pes et si pos­si­ble séduire l’élec­to­rat d’extrême droite. Elle sait que l’isla­mo­pho­bie existe et cer­tains voient dans cette loi un moyen de flat­ter ce cou­rant mino­ri­taire. On craint à gau­che de paraî­tre isla­mo­phobe et sur­tout de voter avec la droite. C’est cette situa­tion qui rend ce débat péni­ble.

Sou­hai­tons donc que ce débat se ter­mine rapi­de­ment. Pour peu que nos élus se mon­trent à la hau­teur des enjeux, la burqa aura dis­paru de nos rues dans quel­ques mois. Ce sera une bonne nou­velle pour tou­tes les fem­mes et en par­ti­cu­lier pour les musul­ma­nes de France. Notre pays, comme il l’a sou­vent fait, aura mon­tré le bon che­min.